JÉRÔME VANY – ONF

L’ONF assure la surveillance de l’intégrité foncière du domaine forestier, la conservation des ouvrages et la protection des peuplements forestiers et des milieux naturels ainsi que la gestion de la faune sauvage et de la chasse.

Jérôme Vany technicien de l’Onf et responsable des forêts au micro de Nini et de Sebastian pour parler de l’influence du changement climatique sur la faune et la flore.

Visitez le sit : https://www.onf.fr/

7 réponses

  1. Robichon dit :

    Bonjour à tous ,
    Intervention très intéressante de l’O.N.F.
    Le mode de gestion Prosylva est une méthode de gestion forestière proche de la sylviculture irrégulière et continue.

    Elle s’oppose en grande partie aux systèmes basés sur les coupes rases et les peuplements équiennes (arbres du même âge) en privilégiant le traitement irrégulier ( toutes les classes d’âge sur une même parcelle).

    L’idée principale est de maintenir en permanence un couvert forestier, avec des arbres de différents âges et dimensions.

    Les interventions consistent à prélever individuellement ou par petits groupes les arbres arrivés à maturité, tout en favorisant la régénération naturelle.

    Principes essentiels

    Maintien d’un couvert forestier continu.
    Mélange d’âges et souvent d’essences.
    Régénération naturelle privilégiée.
    Coupes sélectives plutôt que coupes rases.
    Recherche d’un équilibre entre production de bois, biodiversité et stabilité des peuplements.

    Les Avantages:
    – Meilleure résistance aux tempêtes et parfois aux sécheresses.
    – Sols mieux protégés.
    -Paysage forestier plus naturel.
    -Biodiversité souvent favorisée.
    -Revenus potentiellement plus réguliers grâce à des récoltes fréquentes mais de faible volume.

    Les Limites :
    -Gestion plus technique et exigeante , gourmande en personnels de terrain .
    -Nécessite un suivi régulier du peuplement. ( gestion fine pied par pied ).
    -Moins adaptée à certaines essences héliophiles (qui demandent beaucoup de lumière).
    -Mécanisation souvent plus complexe et plus coûteuse. ( prélèvement en m3 /ha nettement moindre car plus régulier).
    – Tri des bois et pas de produits standardisés réclamés par les scieries dés le départ de la parcelle.

    Moyens déployés pour être à la hauteur de ses ambitions :

    La diminution du nombre d’agents de terrain rend plus difficile une gestion fine et individualisée des peuplements, qui est précisément l’un des fondements de l’approche Prosylva..
    Pourquoi Prosylva demande davantage de présence technique

    La gestion en futaie irrégulière repose sur :
    -des diagnostics fréquents du peuplement ;
    – le marquage individuel des arbres à prélever ;
    -un suivi régulier de la régénération naturelle ;
    -des interventions plus fréquentes mais de plus faible ampleur.

    À l’inverse, un système de futaie régulière avec des coupes plus importantes peut être planifié plus facilement sur de grandes surfaces et nécessite moins d’observations et de suivi détaillé des arbres pied par pied.

    Dans un contexte de diminution du nombre de techniciens forestiers, je considère que la gestion irrégulière de la forêt devient plus difficile à appliquer rigoureusement voire même impossible.
    Ou alors c’est du Prosylva bas de gamme , le papier peint est différent mais le mur porteur reste identique.
    Seule l’étiquette change , en somme ça reste du marketing.
    Si tel est le cas , c’est un coup de communication ,; pas un véritable changement de doctrine .

    La logique économique de court terme et la pression des industriels de la filière :

    Dans une organisation comme l’office national des forêts où la pression porte fortement sur :
    -le volume de bois commercialisé ;
    -les recettes annuelles ;
    -la maîtrise des coûts de personnel ;

    il peut être plus simple de privilégier des opérations concentrées :

    -inventaires moins fréquents ;
    – chantiers plus importants ;
    -mécanisation plus efficace ;
    -volumes de bois plus importants par intervention et mécanisation des coupes sur un mode industriel.

    C’est ici que se concentrent les problèmes et qu’ils se cristallisent entre « vouloir et pouvoir « .

    L’O.N;F. doit s’armer et se doter des moyens de ses ambitions, ( sur le plateau de millevaches et ailleurs, plus particulièrement au niveau des ressources humaines, sinon ce changement de politique de gestion restera un vœu pieux et marginal ( un épiphénomène ) , face à la nécessité d’un changement de mode de gestion pour une adaptation et une réponse apportée , efficace, au changement climatique.

    Quoi qu’il en soit des difficultés rencontrées et des intérêts divergents entre les différents « partenaires  » ou gestionnaires de la filière bois , je souhaite bonne chance à jérôme Vany .
    La direction prise est ambitieuse mais porteuse d’espoirs.

  2. Robichon Olivier dit :

    Finalement c’est une orientation de l’établissement plus vers les Eaux et Forêts ( Établissement historique) , que sur l’EPIC O.N.F. qui est plus axé sur le modèle coopérative forestière ( production industrielle).
    C’est un modèle qui me parle , non pas comme une régression mais comme une fin de l’adolescence vers un modèle de gestion plus adulte et écoresponsable .

  3. Robichon Olivier dit :

    Pour traiter ce sujet de manière plus exhaustive , j’ai oublié de vous parler des régénérations. ( renouvellement des peuplements).
    Voici donc :
    La régénération naturelle du Douglas : un potentiel considérable à prendre en compte .

    Le Douglas est une essence capable de produire des régénérations naturelles très abondantes lorsque les arbres semenciers sont présents et que les conditions de lumière sont favorables.

    Dans un schéma classique de plantation, la densité initiale se situe souvent autour de 1 100 plants par hectare (parfois davantage selon les objectifs sylvicoles).
    La régénération naturelle fonctionne selon une logique totalement différente : il n’est pas rare d’observer plusieurs milliers, voire plusieurs dizaines de milliers de semis par hectare après une bonne année de fructification.

    Cette abondance constitue à la fois un avantage et une contrainte.

    L’avantage est évident : le forestier dispose d’un très large réservoir de jeunes arbres parmi lesquels la sélection naturelle et la sylviculture pourront retenir les individus les mieux conformés, les plus vigoureux et les mieux adaptés à la station.

    La contrainte est que cette densité nécessite un suivi sylvicole continu. Dès les stades semis et gaulis, des opérations de dépressage sont nécessaires afin de limiter la concurrence excessive et de favoriser les individus d’avenir.
    Dans une logique Prosylva, cette sélection s’effectue progressivement au cours du temps, en accompagnant les dynamiques naturelles plutôt qu’en imposant dès le départ une densité artificiellement calibrée.

    Le coût d’achat des plants disparaît en grande partie, (hormis en cas de compléments artificiels sur des trouées non régénérées) mais il est remplacé par un besoin accru d’observation et de conduite sylvicole fine.

    Une adaptation naturelle à la station.

    Les semis issus de régénération naturelle proviennent d’arbres ayant déjà démontré leur aptitude à croître sur la station considérée qui ont subi dès sélections successives en fonction des critères recherchés. ( rectitude du tronc , faible décroissance moyenne métrique, finesse des branches , bon élagage naturel…)
    Les jeunes arbres développent leur système racinaire directement en place, qu’il soit pivotant, traçant ou mixte selon l’espèce et les caractéristiques du sol.

    Cette installation progressive sous couvert ou dans des trouées favorise souvent une meilleure intégration au milieu et limite certains stress que peuvent subir des plants issus de pépinière lors de leur mise en place
    Lorsque la régénération naturelle est abondante, la pression du gibier est également répartie sur un très grand nombre de semis. Même si les dégâts peuvent rester importants localement, la présence de milliers de jeunes sujets offre une capacité de compensation que ne possède pas une plantation à faible densité..
    La régénération naturelle permet de s’affranchir dans une large mesure des travaux de préparation de terrain souvent nécessaires avant plantation. Les interventions lourdes de broyage, dessouchage ou de travail mécanique du sol deviennent beaucoup plus limitées voire inexistantes ce qui réduit les coûts d’investissement et les perturbations du milieu forestier ( tassement du sol ).

    Des peuplements mélangés gérés à différentes échelles

    La gestion Prosylva est souvent associée à une sélection arbre par arbre. Pourtant, dans la pratique, notamment dans les peuplements mélangés, il peut être pertinent de raisonner à une échelle plus large.

    Plutôt que de gérer individuellement chaque sujet, le forestier peut conduire la forêt par bouquets ou parquets, chaque unité étant composée d’un groupe d’arbres présentant des caractéristiques communes d’âge, d’essence ou de dynamique.

    Cette approche présente plusieurs avantages :

    Une simplification de la gestion opérationnelle ;
    Une meilleure prise en compte des dynamiques naturelles de régénération ;
    Une adaptation aux différences de comportement entre essences ;
    Une facilitation des travaux d’exploitation ;
    Le maintien d’une structure irrégulière à l’échelle du massif tout en conservant une certaine homogénéité locale.

    Dans un peuplement mêlant Douglas, hêtre, sapin ou chêne, certains bouquets pourront ainsi être orientés vers la production de résineux de qualité tandis que d’autres évolueront vers des dominances feuillues, selon les potentialités de la station et les objectifs du gestionnaire.

    Cette gestion par bouquets ou parquets constitue souvent un compromis intéressant entre la finesse de la gestion pied à pied et les contraintes pratiques de conduite de grandes surfaces forestières. Elle permet de conserver l’esprit de la sylviculture irrégulière tout en restant compatible avec les réalités techniques et économiques de la gestion forestière contemporaine.

    Concernant les freins au développement de ce type de sylviculture à couvert continu pourraient être :

    La généralisation d’une sylviculture fondée sur la régénération naturelle et la gestion irrégulière bouleverse plusieurs modèles économiques établis.

    L’industrie du bois recherche souvent des approvisionnements réguliers et homogènes. Les peuplements équiennes issus de plantation produisent généralement des bois de dimensions et de caractéristiques plus standardisées, ce qui facilite l’organisation industrielle.

    Les pépiniéristes forestiers trouvent naturellement leur activité dans les programmes de plantation. Lorsque la régénération naturelle assure seule le renouvellement des peuplements, les besoins en plants diminuent fortement.

    Les entreprises de travaux forestiers ont développé depuis plusieurs décennies et surtout après la tempête Lothar de décembre 1999 , des matériels spécialisés pour la préparation des sols, la plantation et l’entretien mécanisé des reboisements. Une diminution du recours à ces opérations réduit mécaniquement une partie de leur activité.

    Les gestionnaires publics, enfin, doivent arbitrer entre plusieurs objectifs parfois contradictoires. La sylviculture irrégulière demande davantage d’observation, de marquage, de suivi des régénérations et de présence humaine sur le terrain. Dans un contexte de réduction des effectifs, notamment au sein de l’Office national des forêts, les moyens disponibles sont rendus incompatibles avec une gestion aussi fine des peuplements.

    Les défenseurs de Prosylva soutiennent ainsi que le principal obstacle n’est pas technique mais organisationnel et économique : une forêt qui se régénère naturellement, nécessite peu de reboisement et est conduite dans le temps long , elle réduit le recours à plusieurs activités traditionnellement associées à la filière forestière. Ses partisans y voient un gain d’efficacité écologique et économique globale ; ses critiques considèrent au contraire qu’elle ne répond pas toujours aux contraintes industrielles et de gestion à grande échelle.

    -À partir de ce stade, la question dépasse largement le cadre strictement sylvicole.
    Les choix ne relèvent plus uniquement des gestionnaires de terrain ou des forestiers chargés de mettre en œuvre les pratiques de gestion. Ils résultent d’arbitrages économiques, industriels et politiques qui déterminent les orientations générales de la filière forestière.
    Les savoirs faire sont là , reste à savoir s’ils sont choisis et privilégiés dans la palette des modes de gestion disponible.

    Les acteurs de terrain conservent une marge d’action technique, mais les grandes orientations concernant les modèles de gestion, les moyens humains alloués, les objectifs de production ou les modalités de renouvellement des peuplements sont généralement décidées à des niveaux supérieurs.
    Ces arbitrages politiques ne sont toutefois pas totalement imperméables aux attentes de la société.
    Les habitants, les élus locaux, les associations et les usagers de la forêt (et les retraités de la filière) , peuvent exercer une influence sur les décisions publiques en exprimant leurs attentes en matière de paysage, de biodiversité, de préservation des sols, de gestion des risques ou de qualité de vie.
    La gestion forestière devient alors l’objet d’un débat collectif où se confrontent différentes visions de l’intérêt général et de l’avenir des forêts.

  4. Robichon olivier dit :

    Croire que l’ONF va généraliser la gestion Prosylva sans revoir les objectifs ni les indicateurs de performance qui lui sont assignés, c’est un peu comme confier les clés d’une pâtisserie à quelqu’un qui essaie de suivre un régime : les intentions sont là, mais les incitations vont dans une autre direction.

    On ne change pas le cap d’un navire sans toucher au gouvernail, même lorsqu’il navigue sur le lac de Vassivière.

  5. Olivier Robichon dit :

    Avec près de 50 ans de recul sur la foresterie limousine, je souhaitais partager mon retour d’expérience.

    La neutralité carbone est aujourd’hui présentée comme un objectif majeur à l’horizon 2050. Pourtant, le modèle économique qui a dominé la gestion forestière ces dernières décennies reste largement calqué sur celui de l’agriculture intensive : recherche d’une production optimisée, mécanisation croissante et impératif de rentabilité.

    Lorsque j’étais jeune, le paysage forestier limousin était très différent. Dans de nombreux secteurs, les résineux étaient quasiment absents et les formations dominantes étaient constituées de taillis feuillus, parfois accompagnés de quelques futaies feuillues sur les meilleurs terrains. Ces peuplements s’inscrivaient dans une histoire forestière ancienne, liée aux usages ruraux traditionnels. L’enrésinement a ensuite profondément modifié ces paysages, en transformant progressivement une partie de ces espaces en peuplements résineux productifs. En Limousin, on parle souvent de “forêt jeune”, mais c’est une vision réductrice : la forêt est ancienne ; ce qui est récent, c’est cette forêt de substitution résineuse.

    Les résineux se sont également substitués aux cultures agricoles sur les terrains les moins favorables à l’agriculture, notamment après la déprise agricole des années 1960. Cette évolution a permis d’optimiser le potentiel productif de nombreux espaces. À l’époque, comme souvent lors de transformations paysagères importantes, une partie de la population y voyait une dégradation, avant que ces nouveaux paysages ne deviennent progressivement la norme.

    Au début de ma carrière, le Fonds forestier national (FFN) subventionnait un large éventail d’essences forestières. L’ambition de l’État était alors de développer la production forestière nationale ; certains évoquaient même l’idée de faire du Limousin une sorte de « petites Vosges ».

    Mais ce n’est pas une politique administrative qui a fait du Douglas l’essence dominante : c’est avant tout sa remarquable productivité, associée à ses qualités technologiques et à son adaptation aux conditions locales, qui l’a progressivement conduit à supplanter la plupart des autres résineux. Comme le soulignait Jean Vany, c’est une essence particulièrement intéressante.

    Avec le recul, on peut toutefois s’interroger sur le modèle de développement qui a accompagné cette réussite. La recherche d’une production toujours plus efficace a parfois conduit à transposer à la forêt des logiques issues du monde agricole : on plante ce qui rapporte. Très vite, les paysages se sont transformés en vastes peuplements monospécifiques de Douglas, parfois même sur des stations peu propices à son implantation, comme certains schistes superficiels ou des zones humides.

    En quelque sorte, le Douglas s’est substitué au maïs sur les terrains les moins favorables à l’agriculture ; au fond, la logique restait la même : plantations en lignes, standardisation des pratiques, mécanisation poussée et recherche permanente d’efficacité économique.

    Ce modèle nous a progressivement éloignés d’une sylviculture véritablement raisonnée, même si les termes de « gestion durable » sont restés omniprésents dans le discours forestier. Lorsque les objectifs deviennent des slogans, le risque est que la communication prenne le pas sur la remise en question réelle des pratiques.

    La forêt que nous créons est alors de plus en plus artificialisée et s’éloigne des dynamiques complexes et résilientes observées dans les forêts naturelles ou anciennes. La question n’est peut-être pas de savoir si nous produisons du bois de manière efficace, mais jusqu’à quel point nous acceptons de nous éloigner du fonctionnement des écosystèmes forestiers dont nous sommes devenus les gestionnaires et dont nous prétendons nous inspirer.

    Bien sûr, certains forestiers objecteront — à juste titre — que la forêt reste un système biologique beaucoup plus lent, plus complexe et moins maîtrisable qu’une culture annuelle. Mais précisément, ma critique porte sur la tentation permanente de réduire cette complexité pour la rendre compatible avec des objectifs de production, des indicateurs et des modèles économiques.

    Cherchons-nous à gérer des écosystèmes forestiers, ou à optimiser des unités de production de biomasse ligneuse ?

    Je suis trop vieux pour régler des comptes. En revanche, je ne suis pas trop vieux pour continuer à partager ce que cinquante années de terrain m’ont appris. En foresterie, où les temporalités dépassent largement une carrière humaine, il n’est jamais inutile d’essayer de tirer le navire dans la direction que l’on croit juste, même lorsqu’on n’est plus à la barre.

  6. Olivier Robichon dit :

    Le Douglas ? On en parle ?
    Le Douglas est une essence originaire de la côte Ouest de l’Amérique du Nord. Son introduction en France est relativement récente à l’échelle forestière, puisque les grands reboisements n’ont réellement pris leur essor qu’au cours du XXe siècle, notamment après la création du Fonds forestier national. Cette situation pose une question assez simple : comment convient-il de conduire cette essence dans nos contrées européennes et jusqu’à quel âge faut-il la maintenir sur pied ?

    Cette question se pose avec une acuité particulière en Limousin, qui constitue probablement l’un des meilleurs terroirs/ cru européens pour le Douglas. Les conditions stationnelles y sont particulièrement favorables : croissance soutenue, sols souvent profonds, alimentation hydrique généralement satisfaisante et, jusqu’à une période récente, relative absence de contraintes climatiques majeures. Dès lors, la question n’est peut-être pas seulement de savoir comment produire du Douglas, mais quel type de Douglas nous souhaitons produire et sur quelle durée de gestion.

    L’observation des pratiques nord-américaines montre qu’il n’existe pas un seul modèle Douglas, mais plusieurs.

    Dans la foresterie industrielle privée de l’Oregon et de l’État de Washington, qui constitue aujourd’hui le modèle dominant sur les propriétés industrielles, les rotations sont relativement courtes. L’objectif principal est la rentabilité du capital forestier et les récoltes interviennent généralement entre 40 et 50 ans, parfois vers 55 ou 60 ans pour la production de bois de meilleure qualité. Les diamètres d’exploitation finale se situent le plus souvent entre 45 et 65 cm. Contrairement à une idée parfois répandue en France, une grande partie du Douglas industriel américain est donc également exploitée relativement jeune.

    La situation est différente dans les forêts publiques et fédérales (l’équivalant français de nos forêts publiques actuellement gérées par l’O.N.F.). Depuis les années 1990, les rotations y ont été sensiblement allongées et atteignent fréquemment 80 ans, 100 ans ou davantage. Les objectifs poursuivis associent alors production de bois, conservation de la biodiversité, stockage du carbone et résilience des écosystèmes.

    Enfin, les forêts anciennes nord-américaines relèvent d’une tout autre échelle temporelle. Les Douglas y atteignent couramment 200 à 500 ans, parfois davantage. Ils développent alors des dimensions pratiquement inconnues en Europe actuelle, avec des diamètres pouvant dépasser un à deux mètres et, pour certains individus exceptionnels, beaucoup plus encore.

    Les Américains produisent-ils encore des Douglas de gros diamètre ? Historiquement, la réponse est clairement oui. Jusqu’aux années 1970, une grande partie des bois exploités provenait de forêts naturelles âgées, fournissant des arbres de très gros diamètre et des bois matures de très haute qualité. C’est ce matériau qui a largement construit la réputation mondiale du Douglas américain.

    Aujourd’hui, la situation est plus nuancée. La généralisation des plantations industrielles a conduit à raccourcir les rotations et à augmenter la proportion de bois juvénile. Les chercheurs américains soulignent d’ailleurs des préoccupations proches de celles rencontrées en Europe quant aux conséquences technologiques de cette évolution.

    En France, et notamment en Limousin, les peuplements sont fréquemment exploités entre 40 et 55 ans, souvent pour des diamètres compris entre 40 et 55 cm, en grande partie parce que l’outil industriel est calibré pour ces dimensions. Les très gros Douglas deviennent alors parfois davantage une contrainte industrielle qu’un avantage économique. À l’inverse, l’industrie américaine du sciage s’est historiquement construite sur la valorisation des gros bois.

    Il existe ainsi un paradoxe intéressant. Les observations réalisées en Amérique du Nord suggèrent que le Douglas n’exprime pleinement ses potentialités biologiques, technologiques, écologiques et paysagères qu’à des âges nettement supérieurs à ceux actuellement pratiqués dans la plupart des sylvicultures de production.

    Le Douglas a peut-être été, en quelque sorte, victime de son succès : sa productivité exceptionnelle a conduit à le récolter de plus en plus jeune, au moment même où certaines de ses qualités les plus remarquables commençaient seulement à s’exprimer.

    Le paradoxe du Limousin est alors particulièrement frappant. Cette région possède probablement l’un des meilleurs potentiels européens pour la production de très gros Douglas de qualité, mais ce potentiel n’a pas encore été pleinement exploré. Les peuplements issus des grands reboisements du Fonds forestier national n’ont souvent atteint que 50 à 70 ans, ce qui demeure un âge relativement jeune à l’échelle biologique de l’espèce.

    La question n’est donc peut-être pas de savoir si le Limousin peut produire de très gros Douglas, mais plutôt de savoir si nous acceptons d’attendre suffisamment longtemps pour découvrir ce qu’ils pourraient devenir.

    La question des rotations conduit naturellement à s’interroger sur la notion même d’âge d’exploitabilité. En réalité, il n’existe pas un âge unique auquel un Douglas devrait être récolté, mais plusieurs âges de référence, correspondant chacun à des objectifs différents.

    Le premier est l’âge biologique potentiel de l’espèce. Dans son aire naturelle de répartition, le Douglas côtier peut atteindre plusieurs centaines d’années. Des peuplements âgés de 300 à 500 ans sont relativement fréquents dans certaines forêts anciennes d’Amérique du Nord, et quelques individus exceptionnels dépassent largement ces âges. Cette longévité potentielle rappelle qu’à l’échelle biologique, les peuplements européens actuels demeurent encore très jeunes.

    Vient ensuite l’âge de maturité physiologique et technologique. Chez le Douglas, le bois juvénile des premières décennies est progressivement remplacé par du bois adulte, aux propriétés mécaniques et technologiques généralement plus intéressantes. Jusqu’à environ 40 ans, ses qualités technologiques restent approximativement comparables à celles des autres essences résineuses ; c’est après cet âge que le Douglas se distingue davantage, notamment par une durabilité supérieure. Cette évolution se poursuit pendant plusieurs dizaines d’années et explique qu’une part importante des qualités traditionnellement associées au Douglas n’apparaisse réellement qu’à des âges relativement avancés.

    La sylviculture classique européenne utilisait également la notion d’âge d’exploitabilité sylvicole. Il s’agit de l’âge auquel le peuplement atteint son optimum de production moyenne annuelle. Pour le Douglas installé sur de bonnes stations, cet optimum est généralement situé aux alentours de 65 à 75 ans, avec des variations selon les conditions locales. C’est d’ailleurs cet ordre de grandeur qui était traditionnellement retenu pour la production de bois d’œuvre de qualité.

    À côté de cette approche sylvicole existe l’approche économique, qui est aujourd’hui devenue prédominante. L’objectif n’est plus alors de maximiser la production biologique mais la rentabilité du capital investi. Plus les contraintes financières sont importantes, plus la durée de rotation tend à se raccourcir. C’est ce mécanisme qui explique en grande partie pourquoi de nombreux peuplements de Douglas sont aujourd’hui récoltés entre 40 et 55 ans.

    Il existe enfin une autre notion, moins souvent évoquée : celle de la limite technologique de l’espèce. Or le Douglas présente à cet égard une caractéristique remarquable. Contrairement à certaines essences dont les qualités peuvent se dégrader avec l’âge, le Douglas conserve très longtemps d’excellentes propriétés mécaniques et voit sa durabilité s’affirmer avec le temps. La proportion de bois mature augmente, le duramen se développe et les qualités du matériau restent élevées sur des durées très longues. Des peuplements âgés de 100, 120 ou même 150 ans demeurent parfaitement exploitables.

    Cette distinction entre les différents âges d’exploitabilité met en évidence un décalage important. En France, et notamment en Limousin, les récoltes interviennent souvent entre 40 et 55 ans, essentiellement pour des raisons industrielles, économiques et d’adaptation des outils de transformation. Pourtant, l’optimum sylvicole apparaît généralement plus tard, tandis que l’optimum technologique et patrimonial peut se situer bien au-delà d’un siècle.

    Les forestiers nord-américains des forêts publiques ont progressivement intégré cette réalité. L’allongement des rotations et la conservation de peuplements âgés répondent à plusieurs objectifs simultanés : la production de bois, la préservation de la biodiversité, le stockage du carbone, la résilience des écosystèmes, mais aussi la reconnaissance du fait qu’une partie de la valeur produite par la forêt n’est pas directement mesurable par le seul marché du bois.

    En France, la détermination des rotations reste encore largement conditionnée par les équilibres économiques des propriétés, les héritages et les besoins ponctuels d’argent sonnant et trébuchant, les besoins des industries de transformation, les capacités des scieries et les outils classiques d’évaluation financière. Toutefois, plusieurs évolutions pourraient conduire à réexaminer cette question : la prise en compte du carbone stocké sur pied, l’intérêt croissant pour les bois de forte dimension, les enjeux de biodiversité, ainsi que le besoin de disposer de références scientifiques sur des peuplements âgés. Comme aux États-Unis, les forêts domaniales devraient jouer ce rôle sur le temps long, en servant de référence pour l’observation, la comparaison et l’apprentissage.

    Dès que l’on s’éloigne d’une approche exclusivement sylvicole ou industrielle, la valeur de la forêt devient en effet multifonctionnelle. Un peuplement âgé ne constitue pas seulement un stock de bois sur pied ; il peut également représenter une valeur scientifique, écologique, paysagère, culturelle et territoriale.

    Cette réflexion conduit finalement à une observation plus générale : les temps de décision humaine et les temps biologiques de la forêt ne coïncident pas. Un responsable politique raisonne souvent à l’échelle d’un mandat, un dirigeant à l’échelle de quelques années, un forestier à l’échelle d’une carrière. Un Douglas de qualité, lui, se développe sur un siècle ou davantage.

    Il existe donc une tentation permanente de modifier les orientations, de créer de nouveaux indicateurs, ( guide douglas ) de réorganiser les structures ou de laisser une empreinte personnelle ou institutionnelle. Pourtant, la forêt reste soumise à des processus biologiques et écologiques qui évoluent selon des temporalités largement indépendantes de nos calendriers administratifs.

    La gestion durable implique peut-être aussi une forme d’humilité. Toutes les générations ne sont pas nécessairement appelées à réinventer la roue ni la sylviculture ; elles peuvent également transmettre, observer, corriger à la marge et accepter qu’une partie des réponses ne puisse être obtenue qu’au terme de plusieurs générations.

    Au fond, la forêt rappelle une idée simple : laisser une trace ne signifie pas toujours laisser sa marque. Il arrive parfois que la contribution la plus utile consiste à préserver la possibilité, pour ceux qui viendront après nous, d’observer, de comprendre et, éventuellement, de faire mieux.

  7. Olivier Robichon dit :

    La forêt, un biotope et un écosystème : changer de regard pour changer de trajectoire

    Pendant longtemps, l’humanité a regardé les milieux naturels à travers ce qu’ils pouvaient fournir. La mer a été perçue comme une immense réserve de poissons, la forêt comme une réserve de bois. Cette vision a permis une exploitation efficace et massive des ressources, mais elle a progressivement révélé ses limites.

    Car un milieu vivant ne se résume jamais à ce que l’on en extrait.

    L’océan en est une illustration évidente. Nous voyons sa surface immense, mais l’essentiel de son fonctionnement se déroule ailleurs : dans les courants, les échanges biologiques, les équilibres chimiques, les organismes microscopiques qui soutiennent l’ensemble de la chaîne du vivant.

    La forêt fonctionne selon la même logique .

    Nous voyons les arbres, mais nous percevons moins facilement la vie souterraine qui la soutient : les réseaux racinaires, les champignons, les micro-organismes, la transformation de la matière organique, la circulation de l’eau et des éléments nutritifs.

    L’arbre est l’expression et l’aboutissement d’un système invisible.

    La forêt est donc avant tout un fonctionnement. Elle est un ensemble de processus qui interagissent en permanence pour créer les conditions de son existence.

    Le sol constitue la première fondation de ce système. Il représente un milieu vivant capable de stocker l’eau, de transformer la matière, d’accueillir une multitude d’organismes et de maintenir la fertilité nécessaire aux générations successives .

    L’eau constitue une autre dimension essentielle. La forêt participe à son cycle, conserve l’humidité, influence les échanges avec l’atmosphère et contribue à la stabilité du milieu.

    La biodiversité représente l’organisation vivante de cet ensemble. Chaque espèce, chaque interaction, chaque relation participe à un équilibre qui dépasse de loin la simple valeur individuelle de chaque élément.

    La richesse d’une forêt provient d’abord de la qualité de son fonctionnement.
    La plus-value du système ne vient pas seulement de l’addition des composants, mais de l’organisation de leurs interactions. Ce sont ces interactions qui font apparaître des propriétés émergentes.

    Dans une forêt, les arbres pris individuellement ont une valeur propre : bois, biomasse, habitat. Mais la forêt en tant que système apporte des fonctions supplémentaires qui n’appartiennent à aucun arbre isolé :

    -un arbre seul ne crée pas un cycle de l’eau forestier ;
    -un arbre seul ne forme pas un sol forestier mature ;
    -un arbre seul ne maintient pas un réseau biologique complet ;
    – un arbre seul ne crée pas la stabilité d’un écosystème.

    C’est l’ensemble des relations entre les éléments qui fait apparaître ces fonctions émergentes ( le tout est supérieur à l’ensemble de ses parties; en biologie : un organisme est plus qu’un simple assemblage d’organes).

    Cette réalité conduit à une évolution profonde de notre manière de penser la gestion forestière. La performance d’une forêt ne peut pas être évaluée uniquement par sa capacité à produire rapidement une quantité de bois. Une forêt véritablement performante est une forêt capable de continuer à fonctionner lorsque les conditions changent.

    C’est ici que la notion de résilience devient essentielle.

    Un système vivant tire sa force de ses marges, de sa diversité, de ses capacités d’adaptation et de ses réserves. Il porte en lui plusieurs solutions possibles face aux perturbations.

    À l’inverse, un système entièrement optimisé pour une situation donnée peut devenir vite très vulnérable lorsqu’apparaît une instabilité .

    Les dépérissements forestiers actuels illustrent cette réalité. Les sécheresses, les déficits hydriques, les températures élevées, les attaques de scolytes ou de chenilles processionnaires sont des manifestations visibles d’un changement profond des conditions du milieu.

    Ils rappellent une chose fondamentale : la santé d’un arbre dépend de la santé de l’écosystème qui le porte.

    Restaurer un désert suit exactement la même logique. Reverdir un territoire ne consiste pas à peindre une couleur verte dans le paysage. Il s’agit de rétablir les mécanismes qui permettent au vivant de s’installer et de se maintenir : des sols fonctionnels, une circulation de l’eau, des interactions biologiques et une capacité naturelle de renouvellement.

    La végétation devient alors la conséquence d’un écosystème retrouvé et viable.
    Un écosystème fonctionne comme un ensemble de mécanismes qui doivent rester accordés entre eux. Chaque élément possède son propre rôle, son propre rythme, mais la stabilité vient de la cohérence de l’ensemble.

    Dans une forêt, le sol, l’eau, les arbres, les micro-organismes, les animaux, l’atmosphère et l’énergie solaire forment une sorte d’accord vivant. Aucun élément ne porte à lui seul tout le système, mais chacun participe à l’harmonie du fonctionnement global.

    Lorsque les rythmes restent compatibles, le système garde sa capacité d’adaptation. Lorsque certains éléments sont fortement dégradés , les effets se propagent dans des boucles de rétroactions

    – un sol qui perd sa structure retient moins l’eau ;
    -un manque d’eau affaiblit les arbres ;
    -des arbres affaiblis deviennent plus sensibles aux agressions ;
    -un couvert forestier dégradé modifie les échanges d’humidité et de température ;
    – le milieu perd progressivement une partie de sa capacité de régulation.

    Le problème n’est donc pas seulement qu’un élément soit « mauvais » ou « manquant ». C’est que l’accord général se dérègle.
    La coupe, la récolte et l’utilisation du bois prennent leur place dans un ensemble plus vaste.
    Le rôle du forestier est d’accompagner un processus biologique, d’observer son évolution et ne récolter que lorsque le système a produit une stabilité réelle.

    Récolter les fruits mûrs correspond à une logique différente de celle qui consiste à exploiter un potentiel avant qu’il n’ait atteint sa pleine expression.

    Une forêt n’est pas une culture annuelle que l’on pousse jusqu’à un rendement maximal. Elle est un patrimoine vivant qui traverse les générations humaines.

    Cette conception implique une rupture avec une vision purement industrielle et simpliste du vivant.

    La forêt n’est pas seulement un stock de matière première. Elle représente une infrastructure biologique indispensable : elle protège les sols, participe au cycle de l’eau, soutient la biodiversité, régule les équilibres locaux et contribue aux conditions mêmes qui rendent la vie humaine possible.

    L’économie forestière trouve sa place dans cette réalité, mais elle dépend d’elle.

    Le véritable enjeu du changement de paradigme est donc de reconnaître que la nature ne fournit pas seulement des ressources. Elle fournit les processus qui rendent ces ressources possibles.

    L’humain n’est pas extérieur à ces systèmes. Il en dépend.

    Comprendre la forêt, c’est comprendre une partie de notre propre condition.

    La question essentielle n’est pas seulement : quelle quantité de bois pouvons-nous obtenir ?

    La question fondamentale est :

    Quel fonctionnement vivant devons-nous préserver pour que la forêt puisse continuer à nous offrir ses ressources ?

    Pendant des millénaires, l’humain a vécu sous la contrainte directe des conditions naturelles : climat, saisons, maladies, disponibilité des ressources. La nature imposait ses rythmes.
    Au XIXᵉ siècle, avec le romantisme , une partie des sociétés occidentales a développé une vision plus contemplative et idéalisée de la nature : la nature comme refuge, paysage, source d’inspiration.
    Au XXᵉ siècle, l’industrialisation, l’énergie abondante et les progrès techniques ont renforcé une vision de maîtrise et de transformation massive des milieux.

    La question du XXIᵉ siècle pourrait alors être celle d’une nouvelle étape : non plus la soumission à la nature, ni l’illusion d’une domination complète, mais une forme de coopération consciente avec les processus du vivant.
    Ce qui change avec l’époque moderne, c’est l’ampleur des moyens techniques disponibles. L’humain a acquis une capacité d’intervention qui lui donne parfois l’impression de pouvoir s’affranchir des limites naturelles. Mais les contraintes fondamentales demeurent : un sol doit rester vivant, l’eau doit continuer à circuler, les écosystèmes doivent conserver leurs capacités de renouvellement.
    Dans cette vision, l’humain n’est pas celui qui compose seul la musique, ni celui qui vient réparer un instrument cassé. Il est un musicien parmi d’autres dans un ensemble dont il dépend.
    Après avoir longtemps cherché à s’affranchir des contraintes du vivant, l’enjeu pour l’humanité aujourd’hui est peut-être d’apprendre à devenir un partenaire conscient des systèmes dont elle dépend.

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